samedi 19 octobre 2019
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L’Oréal : «?Face au réchauffement, changer de business model est un enjeu de survie?»

Presque un sans-faute. L’Oréal fait figure de modèle en matière de politique RSE. Elle a été classée pour la septième fois parmi «?les sociétés les plus éthiques du monde?» par l’institut américain Ethisphère. Un article de notre partenaire, La Tribune.

Le groupe français a aussi décroché en 2016 le «?triple A?» du CDP (anciennement Carbon Disclosure Project), attribué à seulement deux entreprises au monde sur 3?000, et obtenu par L’Oréal sur trois classements : protection du climat, gestion durable de l’eau et lutte contre la déforestation. Mais quelles actions permettent une telle performance?? Et quel est le bilan de mi-parcours de la stratégie 2013-2020 de la société?? À l’occasion de la semaine du développement durable, Alexandra Palt, directrice du développement durable du groupe, a répondu aux questions de La Tribune.

Pour assurer la performance environnementale de vos sites industriels, vous venez de signer un partenariat avec Suez. Pourquoi??

Dans nos sites industriels, nous poursuivons depuis diverses années un objectif d’excellence. Alors que nous nous étions fixé l’objectif d’y réduire nos émissions de gaz à effet de serre de 60 % en 2020, nous avons atteint le seuil de -67 % en 2016?! 15 sites sont déjà parvenus à la neutralité carbone. Pourtant, sur la même période, notre volume de production a augmenté de 29 %. Pour aller plus loin, nous avions besoin d’un partenaire expert. Nous comptons chercher des solutions innovantes ensemble, en fonction des réalités locales.

L’empreinte environnementale globale d’un groupe comme L’Oréal dépend toutefois surtout de celle de sa chaîne d’approvisionnement. Comment agissez-vous à ce niveau??

Nous misons surtout sur l’innovation environnementale et sociale. Nous la promouvons auprès des fermiers, qui produisent les ingrédients des matières végétales de nos produits. Un exemple est celui du beurre de karité au Burkina Faso, où le bois est la seule source d’énergie disponible : en partenariat avec des entreprises locales, nous avons facilité l’achat de foyers améliorés métalliques remplaçant les fours traditionnels utilisés pour ébouillanter les noix de karité. Cela permet de réduire les émissions de CO2, la pollution et la déforestation. Autre exemple, au Rajasthan, où la sécheresse a gravement pénalisé les plantations de gomme de guar, nous formons les fermiers à de meilleures pratiques agricoles. De même en Bolivie, où nous achetons désormais le son de quinoa, à savoir l’écorce qui entoure la graine qui, jusqu’à présent considéré comme un déchet, s’est révélée posséder des vertus cosmétiques : nous travaillons avec les agriculteurs pour les aider à revenir à des méthodes plus durables, abandonnées à cause de l’explosion de la demande mondiale de quinoa au profit d’une agriculture plus intensive, qui cause toutefois d’importants problèmes d’érosion. Pour encourager les plus petits fermiers, particulièrement exposés aux aléas du marché, à mettre en place ces pratiques, nous nous engageons en outre à leur acheter leurs produits pendant 5 ans à un prix supérieur à celui du marché et correspondant au coût réel de production.

En matière d’émissions, vous participez également aux programmes de compensation de Pur Projet, contesté par certaines associations écologistes…

Nous avons toujours été assez méfiants vis-à- vis de l’offsetting, puisque notre objectif est de réduire au maximum nos propres émissions. Mais nous sommes conscients que nous ne pourrons pas dépasser certains seuils, pour des raisons techniques notamment. Nous avons donc décidé de contrebalancer nos émissions résiduelles dans le cadre de projets d’insetting que nous développons avec nos fournisseurs, au sein de notre propre chaîne de valeur, et qui nous permettent de combattre la déforestation et de capter du carbone via l’agroforesterie.

L’une des premières causes de la déforestation est toutefois la production d’huile de palme, que vous utilisez dans vos produits…

Nous sommes justement en train de préparer notre deuxième rapport relatif à ce sujet, sur lequel nous sommes précurseurs. Les quelque 700 tonnes d’huile de palme que nous achetons directement sont toutes certifiées durables. Mais il s’agit d’une petite quantité par rapport aux 60?000 tonnes utilisées par nos fournisseurs. Or, toute la difficulté réside dans la traçabilité de la chaîne d’approvisionnement. Dans l’identification de l’origine de l’huile utilisée par le fournisseur, mon objectif serait de remonter jusqu’à la plantation, mais les étapes intermédiaires sont nombreuses, et les situations locales complexes. Nous avons donc sensibilisé tous nos fournisseurs, et nous leur demandons de s’engager : leur évaluation tient aussi compte de leur transparence et de leurs pratiques à ce sujet. Notre objectif est ambitieux : garantir que d’ici à 2020 aucun des ingrédients de nos produits ne sera lié à la déforestation.

La meilleure manière de réduire l’empreinte environnementale des produits est néanmoins l’écoconception…

Effectivement. Chaque fois que nous sourçons un ingrédient d’origine végétale, nous tentons donc de prendre en compte l’ensemble de ses impacts : environnementaux, climatiques, mais aussi culturels, sociaux et sociétaux.

A propos du changement climatique, est-ce que ses effets sur votre approvisionnement vous inquiètent??

Oui, car depuis 2 ou 3 ans nous remarquons que ses effets se font sentir plus vite que prévu. Le problème de la désertification, qui était sans doute très présent au Maroc déjà il y a quelques années, quand nous avons commencé à nous fournir d’huile d’argan, est aujourd’hui absolument incontournable. Dans ce contexte comme dans de nombreux autres, il touche d’ailleurs particulièrement les femmes, qui traditionnellement la fabriquent. C’est ce constat qui nous a poussés à soutenir l’initiative Women for Climate lancée par le réseau de villes C40 cities, visant à soutenir les femmes qui luttent contre le changement climatique.

Quid de l’écoconception de vos emballages??

En matière de responsabilité sociale et environnementale (RSE), c’est sans doute la question la plus difficile. L’emballage doit non seulement répondre à sa fonction primaire de sécurité -ce qui exclut par exemple la possibilité d’utiliser des matières dégradables-, mais il assure aussi le premier contact avec le produit de la part du consommateur, dont la conscience des enjeux environnementaux est encore très variable dans le monde. Diverses études le montrent en effet clairement : si la demande de produits responsables croît, elle ne se traduit pas toujours dans les choix lors du passage à l’acte de consommation. Au contraire, valoriser l’utilisation de matériaux recyclés ou d’ingrédients fabriqués à partir de matières qui pouvaient ne pas être utilisées jusqu’à présent peut évoquer l’idée de «?déchet?» et décourager l’achat?! À cela s’ajoutent des contraintes techniques ainsi que l’absence encore, dans de nombreux pays, de filières du recyclage… Certains de nos emballages sont toutefois déjà composés partiellement ou intégralement de matières recyclées, dont nous voulons augmenter le taux partout.

Dans quelle mesure le groupe peut-il imposer ces choix aux marques??

Notre objectif n’est certainement pas d’imposer une révolution, mais d’accompagner une transformation. Depuis 2013, nous demandons donc à nos marques de calculer le score environnemental et social de l’ensemble de leurs produits, tout au long de leur cycle de production de la matière première au déchet, et exigeons une amélioration constante par rapport à la moyenne de la catégorie. Elles utilisent un logiciel dédié. 82 % des produits lancés en 2016 ont ainsi présenté un profil environnemental ou social amélioré.

À quelle motivation répond l’ensemble de ces actions??

Depuis toujours, L’Oréal affiche sa volonté d’être une entreprise ayant un impact positif sur la société. Et notre PDG, Jean-Paul Agon, a clairement demandé à l’ensemble du groupe d’aller au-delà de nos objectifs traditionnels de performance cosmétique et économique pour intégrer celle environnementale et sociale. Face au danger du changement climatique, changer de modèle économique est d’ailleurs désormais un enjeu de survie pour les entreprises : il s’agit, d’une part, d’assurer notre approvisionnement, d’autre part, de protéger nos marchés, car on ne pourra plus vendre de produits s’il n’y a plus personne pour les acheter?! Et la société civile elle-même nous demande d’abandonner toute approche court-termiste.

Quelle nouvelle approche après 2020??

Nous travaillons déjà sur nos prochains objectifs, mais il est trop tôt pour en parler : malgré les progrès dans notre démarche d’amélioration continue, beaucoup reste encore à accomplir avant, sans compter que d’ici à cette échéance, de nombreuses évolutions sont encore possibles. Je pense toutefois qu’une différence est destinée à s’estomper : celle entre les approches des entreprises françaises, jusqu’à présent très soucieuses de prouver leur légitimité en matière environnementale, et donc tournées surtout vers l’auto-transformation, et les entreprises anglo-saxonnes, plus orientées vers les projets philanthropiques afin de pallier l’absence dans leur pays de politiques sociales. Les Anglo-saxons vont devoir revoir leurs business models. Nous, les Européens, allons devoir prendre conscience de la nécessité d’étendre nos actions positives dans l’ensemble de la société. Pour notre part, nous avons déjà favorisé l’accès à un emploi de 67?500 personnes en difficulté, grâce à des programmes de formation ou inclusion. Il s’agit d’aller encore plus loin.

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